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Rencontre avec Brice Lalonde, conseiller de l'ONU pour le développement durable

La lutte contre le changement climatique ne sera gagnée que si l’ensemble des techniques de production, les modes de vie, la manière de se transporter, les villes... trouvent, ensemble, des solutions. Brice Lalonde

A l'occasion de la COP21, Brice Lalonde, conseiller auprès de l'ONU pour le développement durable, a accepté de jouer le jeu de l’interview pour nous éclairer sur les enjeux de cet événement international ainsi que pour nous aider à nous positionner en tant qu’entreprise dans la lutte contre le changement climatique. 
 
Il a également échangé avec Anne-Laure Cadène, Directrice scientifique Altran Research et experte sur les questions d’évaluation de la valeur durable.

Avant de commencer la COP21 la semaine dernière, où en était le processus de négociation ?

La lutte contre le changement climatique ne sera gagnée que si l’ensemble des techniques de production, les modes de vie, la manière de se transporter, les villes, etc. trouvent ensemble des solutions. Les négociations ne sont qu’une infime partie de cette lutte mais elles sont essentielles car ce sont les seules existantes sur ce sujet. Si les 195 Etats réussissent à se mettre d’accord, il y aura une réelle légitimité internationale.

Quel est aujourd’hui le contexte de cette COP21 ?

Revenons un peu en arrière. Le seul traité existant aujourd’hui et étant ratifié par tout le monde est le traité de 1992 : la convention cadre contre le changement climatique. Cette convention cadre ne suffit plus. En effet, le message était : « il faut veiller à ce que la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère soit compatible avec un climat en bonne santé », mais sans aucune précision de chiffre. Très peu de pays respectant cette convention, un protocole d’application a donc été nécessaire. En 1997, le Protocole de Kyoto a fixé aux pays développés l'objectif de baisser de 5% leurs émissions et ce entre 2008 et 2012.

Quels sont les enjeux de la COP21 ?

Le premier enjeu est de trouver un successeur au Protocole de Kyoto pour l’appliquer au plus tard en 2020. 

Le second enjeu :
faire en sorte que tout le monde y adhère. Ce sont aujourd'hui les pays en développement qui envoient le plus de gaz à effet de serre dans l'atmosphère... Les pays développés ont, pour la plupart, stabilisé les leurs. Le plus difficile étant que ces émissions ne doivent plus être stabilisées mais bel et bien réduites à zéro.

Et l’objectif des 2°C ?

Pour la première fois dans cette négociation, on connait approximativement les contenus à l’avance. Pour cela, les négociateurs ont obligé les pays à déposer sur la table leur programme d’actions pour les 20 prochaines années. Cela s’appelle des INDC : Intended Nationally Determined Contributions. Toutes ces contributions nous amènent malheureusement à 3°C et nombreuses d’entre elles sont conditionnées à une rétribution financière. 

 

 

On n’atteint donc pas l’objectif de 2°C. Plus rien désormais n’est envisageable ?

Rendre une partie de l’accord contraignante serait déjà une bonne chose en soi. 

  • La transparence pour permettre la vérification de la bonne tenue des engagements de chacune de parties 
  • La révision possible des contributions tous les 5 ans afin de les améliorer ou de les renforcer 

C’est sur ces aspects-là que se tiendra la négociation. 

Et les entreprises ?

Elles ne participent malheureusement pas aux négociations. C'est dommageable car la montée en puissance des entreprises et des collectivités locales est l’élément nouveau de ces dernières années sur le sujet de la lutte pour le climat. 

La Présidence française en a bien pris conscience et va tenter de prendre en compte leurs demandes dans les négociations. 

Il existe d'ores et déjà 17 objectifs du développement durable dans lesquels les entreprises, les villes, les fondations, les collectivités locales, etc. peuvent s’investir seules ou en construisant des coalitions. 

Les entreprises sont toutes prêtes à faire des efforts mais elles demandent à être entendues par les gouvernements. Or, tous les pays ne sont pas prêts à conclure des accords avec les entreprises. 

Souvent entreprises et diplomates ont des difficultés pour échanger car leurs cultures et leurs façons de penser sont très différentes voir opposées. Ce sont deux mondes qui doivent réussir à se rapprocher. 

Dans cet effort mondial, le développement des technologies a donc une place importante ?

L’enjeu est de transformer l’industrie des carburants et de la chimie pour que le carbone utilisé provienne non plus du carbone fossile mais d'autres sources. Il existe de nombreuses entreprises, majoritairement des startups, qui investissent dans le recyclage du CO2 afin de le transformer en carburant... 

Les entreprises et les collectivités locales, ensemble, sont la solution. Les entreprises savent ce qu’est un projet, combien ça coûte et savent mesurer les résultats. La plupart des entreprises s’engagent pour réduire leur empreinte carbone par des économies d’énergie, par des substitutions de source d’énergie…. Elles sont de plus en plus habituées. Ça devient une obligation.

En tant que société de conseil, notre empreinte directe est assez limitée. Néanmoins, nous nous investissons pour l’environnement. Selon vous, quels sont les secteurs, les technologies, les éléments dans lesquels nous devons investir aujourd’hui ?

A l’échelle mondiale, le principal coupable est le charbon pour la production d’électricité. Il faut "tuer" le charbon. Nous devons le remplacer par le gaz naturel, le nucléaire ou par des énergies renouvelables. Le problème reste économique. C'est le combustible le moins cher et le plus abondant.

Parlons économie : il existe un rapport Calderon/Stern sur le changement climatique. ce rapport explique qu'il serait plus cher de ne rien faire que de faire quelque chose pour le climat. 

Dans ce rapport il y a trois piliers :

  • Les énergies fossiles 
  • Les villes 
  • L'utilisation des terres

Par exemple, on dit souvent par convention que la biomasse est bonne car c’est du carbone non fossile. Or si l’on détruit des arbres qui capturaient du CO2, cela crée un déséquilibre car on enverra encore plus de CO2 dans l’atmosphère que faire du charbon.  

Quel avenir pour les voitures ?

Il y a une quinzaine de voies différentes : l’hybride, l’électrique, le GPL, les biocarburants, etc. Aujourd’hui je ne sais pas ce qu’est une voiture propre. Certaines entreprises développent même des technologies pour l’automobile avec des cyanobactéries. 

Il reste à prouver la viabilité, la pérennité et la neutralité de ces technologies pour le climat et la nature. 

Le développement d’outils et de méthodologies d’analyse est donc clé ?

Anne-Laure Cadene : Tout à fait et c’est d’ailleurs un des sujets transverse que nous menons au sein d’Altran Research : le développement de méthodes et d’outils d’évaluation de la valeur durable de produits ou de filières. L’objectif est de fournir des outils d’aide à la décision multicritères et multi objectifs pour aider les décideurs, publics ou privés, à choisir entre différentes options technologiques ou organisationnelles, en prenant en compte des critères de développement durable (environnement, économique et social). 


C’est par exemple ce que nous faisons dans le cadre du projet SEARRCH pour la filière de recyclage des composites à fibre de carbone issus de l’aéronautique et que nous avons également réalisé dans le projet PHOTOV sur la filière de recyclage des panneaux photovoltaïques… Les questions sont nombreuses et en premier lieu la question du système à évaluer et le choix des critères pertinents d’évaluation.

Brice Lalonde : Le choix du critère et du système est essentiel. Au niveau recherche et innovation, les communautés scientifiques et de l’entreprise sont mobilisées soit par secteur comme dans l’aéronautique avec des projets mondiaux ou européens soit par discipline, par exemple sur le sujet des océans. 

BL : Vos recherches sont faites pour vos clients ou sur fonds propres ?

ALC : Altran a une activité de recherche en propre réalisée en lien avec l’écosystème de la recherche et de l’innovation : nous sommes amenés à travailler en partenariat aussi bien avec des laboratoires (par exemple les Mines de Paris, AgroParisTech, l’ISAE, etc.) qu'avec des instituts (IRTs), des clients et des startups pour la partie innovation. 

La recherche et l’innovation sont importantes dans la thématique du climat car il n’y a pas que des réponses technologiques, certaines sont aussi citoyennes, sociales et organisationnelles.
C’est un domaine où nous avons besoin de la recherche pour pouvoir intégrer la complexité de ce sujet avec une vue systémique dans les réponses qu’on va pouvoir y apporter. 

Nous travaillons sur « comment intégrer la complexité de ce sujet, lever les verrous et changer de paradigme de pensée depuis quelque chose qui est simple et linéaire vers quelque chose qui est beaucoup plus complexe. » Ces questions impliquent des acteurs nombreux et de types variés avec des intérêts différents, parfois contradictoires et une vue systémique est indispensable.

On dit toujours que ce sont les idées qui sont le moins biodégradables ! Brice Lalonde

On a parlé des énergies, on a parlé des transports, des gestions d’énergie mais aujourd’hui ne peut-on pas commencer à placer au centre des débats la question du recyclage de ces énergies ? Est-ce un enjeu à aborder dans les événements comme la COP 21 ?

BL : Tout d’abord, la COP21 ne s’occupe pas des techniques, ce qui est un vrai problème. Ensuite, le recyclage peut aussi coûter de l’énergie. 

ALC : Oui et c’est pour cela que nous travaillons sur le développement de méthodes et outils d’évaluation de la valeur durable de filières de recyclage. Une solution peut avoir un effet bénéfique sur un indicateur mais être plus dommageable qu’une autre sur d’autres indicateurs et au global. Les différentes phases de vie du système sont également à prendre en compte.

BL :
Il faut en effet regarder tout le cycle ! Aujourd’hui on crée des écosystèmes organiques. Ce sont sur ces sujets que nous avons également besoin de vous ! 

ALC : L’évaluation a un avantage pour les entreprises. La valeur durable est un argument de compétitivité. Encore faut-il que cet argument soit basé sur une évaluation juste et neutre, sujet qui nécessite de la recherche.